» Trois questions à Merry Moraux

Trois questions à Merry Moraux

Quelle est la motivation qui t’a amenée à réaliser ces séries photographiques?

Merry Moraux: Dans un premier temps la passion. Même si elle est valorisée, il ne faut pas oublier qu’elle est avant tout synonyme de dépendance et de non maîtrise. Je subis le plaisir que j’éprouve à prendre part à des rassemblements collectifs, où se partagent des sentiments intenses entre inconnus, ou avec des amis.
Parallèlement, la passion me permet d’éprouver des émotions, de me sentir totalement vivant, comme le suggère Michel Meyer : « Se retrouver soi-même, s’éprouver, ressentir son existence au travers de sensations nourries par des objets extérieurs »
La passivité synonyme de dépendance ne me mène pas pour autant dans les méandres de l’inaction. Je ressens un véritable paradoxe : à la fois je ne peux faire autre chose que d’assister à ces concerts, à ces matchs de football, à ces manifestations, je suis donc passif ; mais aussi cette dépendance me rend actif en photographie, elle nourrit ma créativité.

 

Ensuite, je dirais la conjuration de la disparition, il s’agit de fixer ce qui est bref, le moment à peine arrivé qui s’en va déjà.
Pour aller dans le même sens de l’angoisse de la perte, je cherche l’exaltation des pulsions de vie. Mon ambition est de réussir à montrer l’instant le plus intense, celui qui retranscrit le mieux la seconde où le plus d’émotion possible se dégage, que l’on parle d’explosion de joie ou de tristesse infinie lorsqu’il s’agit de football ; du bonheur exprimé sur un morceau de musique ou la dureté d’une rupture.
Toujours en suivant cette idée de conjuration de la perte, je me pose – pour ce qui est des photographies de supporters – en tant que témoin d’une culture qu’on a volontairement fait disparaître.
A contrario, je ne cherche pas par ma photographie, à accumuler des images, à maîtriser des moments spontanés et éphémères. Je n’ai pas non plus de volonté de possession : je n’ai pas ce que l’on pourrait appeler le syndrome du collectionneur.
Pour résumer, je me définis comme un témoin, pas un esthète, ni un militant radical, encore moins un archiviste.

Tu te situes donc explicitement du côté du photo-reportage?

M.M: Oui, et je cherche à revenir à l’essence même du reportage, sans dénaturer, travestir, trahir.
Je pense que le reportage est par nature imparfait, et la beauté d’un reportage ne se construit pas que sur l’esthétisme, mais aussi par ce qu’il y a derrière l’image, par l’idée de fond véhiculée. Les imperfections d’un corps sont gommées par l’authenticité qu’on trouvera au fond des yeux ; un paysage peut-être laid visuellement, mais l’histoire de sa terre lui offrira une richesse bien plus grande, plus belle.

 

Je refuse la superficialité esthétique. La photographie ment car elle n’est pas le reflet exact de la réalité, mais le reflet d’une succession de choix subjectifs décidés par le photographe. Le dernier choix, est de la faire le moins mentir possible.

Pourtant, ta série de flous n’est-elle pas volontairement orientée vers l’esthétisme, le travail autour de la ligne, de la couleur, de la sensation?

M.M: En apparence seulement. En fait, j’estime que cette série va encore plus loin dans ma démarche de témoignage, de collecte de mémoire. Chaque photo permet de fixer un moment plus long, on passe de quelques millièmes de seconde de pose, à plusieurs secondes.

 

Ces cliches capturent des périodes plutôt que des instants. Ils collectent une mémoire plus ample.
D’autre part le flou rend moins évidente la lisibilité de l’image, la lecture en est pour le spectateur densifiée. Le choix du flou rentre ainsi parfaitement dans ma recherche : le public dérouté doit ainsi renouveler sa vision des images, et des milieux qu’elles donnent à voir, en somme abandonner ses réflexes d’interprétation.

Fiona Wolf chroniqueuse.

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